Le quatrième wagon

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08-01-11

Les brigades du tigre du Bengale

Je suis perplexe.

En Octobre 2009, je déménageais vers les hauteurs de la ville, là où l’air est plus sain et surtout, là où les joyeux fêtards de la nuit sont un peu plus discrets que ceux du centre (probablement parce que les joyeux fêtards d’en haut fracturent des maisons, pendant que les joyeux fêtards d’en bas s’enfilent dans le cornet de grandes rasades d’herbe de bison glacées, pour faire passer les délicats toasts à la crème d’anchois bio que leurs proposent des serveurs obséquieux. Ce qui donne une idée assez précise de la répartition sociale de cette ville au demeurant ford escort fort accorte.).

Bref, j’ai découvert non loin de ma nouvelle maison une extension de ma banque, ce qui m’arrangeait bien. Mon côté littéraire prit vite le dessus, car la vie est une aventure, et je rebaptisais derechef le bureau en « comptoir », comme du temps des Indes galantes, et d’ailleurs pourquoi pas ? james_stewart_and_kim_novak_in_hitchcocks_vertigo1

Las, je fus vite marron (d’Inde, donc).

 

Je veux dire par là que ses horaires d’ouverture sont incroyablement fantaisistes, et qu’il reste parfois prisonnier d’une moufle opaque des jours entiers, même en été. Ces jours là, il ressemble à une cabine téléphonique du quart monde, vaguement dessinée au  milieu de nulle part d’un coup de crayon flou. Juste pour suggérer qu’éventuellement, il serait possible qu’elle existe et qu’elle soit ouverte un jour, mais c’est vraiment pas sûr.

Pourtant, j’atteste de son existence.

Même qu’une fois, j’ai échangé quelques phrases avec la personne qui se trouvait derrière le comptoir (des Indes, donc). C’était une femme assez affable, mais toute son attitude exprimait une espèce d’incertitude. Pour être honnête, la mienne aussi, car j’avais l’impression de parler à un tigre du Bengale déguisé en tailleur jersey.
Mais un tigre du Bengale quand même, tout frisotté, dans les 55 ans.
Son sourire était lui-même très incertain, un peu comme s’il s’était posé là par hasard avant de reprendre sa course folle vers un film de Jerry Lewis.

36629Après mûre réflexion, je crois que cette femme est le fruit d’une expérience du Buddha. Un jour, il a surpris un tigre très dangereux en train de mâcher un fémur, et il lui a dit : « allez hop, je te fais le coup de l’impermanence, et je te transforme en tailleur jersey affable de temps en temps. Mais je te rassure, la banque dans laquelle je te mets à l’épreuve n’existe pas. C’est pour rire, allez. Tu vas voir, c’est amusant, pour peu que tu prennes le temps de t’y intéresser un chouïa. Parce qu’il n’y a pas que les fémurs à mâcher dans la vie. Apprends, jeune padawan tigre du Bengale, et tu te réincarneras peut-être un jour, pour de vrai, en tailleur jersey derrière un comptoir de vraie banque». 

Et hop, le Buddha a disparu dans un nuage parfumé au jasmin.

Tu penses bien que le tigre, tout gauche dans son tailleur jersey, a vite saisi toute la mesure de cette extraordinaire perspective de promotion.
Du coup, il apparait de temps en temps, pouf, comme ça, arraché à son festin de viande crue, pour me donner 30 euros du bout des griffes.
Que je lui arrache avec les dents.

Ensuite, le bureau disparait dans les limbes quelque temps, pour revenir de façon très aléatoire. Un jour il est là, tout pimpant, avec son tigre en jersey dedans (qui mâchouille pensivement la rondelle de plastique noir d’une vieille pointe Bic) et, le lendemain, on le distingue à peine. A travers les anneaux d’acier de la grille de protection, on en aperçoit les vitres, recouvertes d’une épaisse couche de saleté opaque.
Comme s’il avait traversé les 5 continents dans la nuit, et qu’il en avait profité pour remonter le temps jusqu’au pléistocène après avoir fait le tour des anneaux de Saturne. Cette situation surréaliste me fait systématiquement penser à une BO de Henry Mancini.

Découvrez la playlist Mancini avec Henry Mancini & His Orchestra

 

Je n’ai aucune idée de ce qu’expérimente le tailleur en jersey au cours de cet extraordinaire périple, mais ce doit être très déstabilisant.

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Je vais donc m’empresser d’adresser un message au Buddha :
Votre Sagesse au safran, je vous saurais infiniment grée de bien vouloir pratiquer l’expérience de l’impermanence sur mon boulanger qui fait des croissants tous secs, plutôt que sur la banque où sommeille mon compte, et son tigre du Bengale en tailleur jersey. Vous vous éviteriez des embrouilles avec le WWF, qui ne voit pas d’un très bon œil vos expériences grotesques. J’ajoute que cela rendrait la vie plus simple à tous les habitants du quartier, qui en ont un peu raz la pomme de se casser le groin sur les portes d’un bureau qui n’existe qu’un jour sur 4.
En même temps, votre Envol Parfumé, je dis ça je dis rien.
C’est vous qui voyez.

Posté par Melle BillE à 17:55 - Commentaires [3] - Permalien [#]
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Commentaires

    30 euros pour des croissants tout secs, c'est un peu l'arnaque non ? (comment ça j'ai rien compris ?...)

    Posté par madame de K, 19-02-11 à 16:04
  • Y doit y avoir des fractales et des quantiques dans ce truc. Des quantiques bouddhistes bien entendu.

    Posté par Lapin, 19-02-11 à 19:59
  • Madame de K, ça dépend du nombre de croissants
    Lapin, le quantique bouddhiste façonne le destin des Om, c'est bien connu

    Posté par melle Bille, 22-02-11 à 07:56

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