Les aventures extraordinaires d'Atomic Lefrézu
L’an passé, le jour de la Saint Valentin, une galerie marchande offrait à toutes les femmes un ravissant petit pot de fleur. C’est un geste drôlement sympathique, bravo. Je demande cependant aux généreux organisateurs de renoncer à le faire cette année, ou de remplacer le petit pot de fleur par quelque chose de plus maniable.
Un chèque, par exemple.

Car ce jour là, j’avais prévu la tournée shopping des grands ducs, un
passage à la banque, une séance de cinéma, et je dînais dans la foulée
avec un charmant monsieur. Enfin bref, ma journée était pleine comme un
œuf.
Quand une hôtesse me fourra dans les mains le petit pot de fleur en plastique.
J’ai failli refuser, mais elle émit un sourd grognement lorsque je fis
mine de le lui rendre ; et comme je suis très lâche, je me suis
empressée de l’embrasser, de me prosterner, et de l’inviter en vacances
à Honolulu.
Et j’ai gardé la fleur.
Je l’aurais bien balancée dans la première poubelle venue (la fleur,
pas l’hôtesse), mais je suis persuadée que l’hôtesse avait des pouvoirs
magiques acquis sur les rives du Styx, là où les démons péteurs du 7eme
cercle bavent à la lune.
Bref, elle aurait été très peinée.
A partir de cet instant, mon quotidien a basculé.
A la librairie, jai d’abord posé le petit pot de fleur en équilibre sur
une pile de bouquins. Mauvais choix. Sur une pile de bouquins, le petit
pot de fleur est en équilibre instable, d’autant qu’il faut constamment
le déplacer, parce que c’est précisément dans cette pile qu’un gros
monsieur désagréable a décidé de mettre la pagaille. Le petit pot de
fleur vogue alors joyeusement d’Anna Gavalda à Jim Harrison, et finit
sa course à l’horizontale sur un volume de la pléiade. Le couvrant au
passage d’un monticule de terre sèche. Dans l’instant, une libraire et
2 agents de sécurité se sont matérialisés, m'ont ligotée et jetée dans le caniveau poliment priée de vider les lieux. Un instant d’hébétude plus
tard, j’ai vu le petit pot de fleur décrire un élégant arc-de-cercle
avant de retomber à mes côtés.
Dans la cabine d’essayage, j’ai posé le petit pot de fleur par terre, en faisant bien attention de ne pas l’écraser. Mais essayer une robe tube légèrement trop petite dans 3 cm carrés requiert une maitrise du corps et de l’espace que je n’ai pas (par contre, j’imite très bien Roger Moore). En dangereux déséquilibre, je me suis rattrapée de la nuque à la patère, de la main gauche à la poignée, et de la chaussette droite au petit pot de fleur. Comme un gros X fébrile. Légèrement déformé, le petit pot de fleur a encore semé quelques parcelles de terre sèche sur le sol.
A la banque, je ne savais pas trop quoi faire de lui ; je l’ai donc posé sur la table, entre le banquier et moi. Il commençait à être drôlement cabossé, et son aspect douteux n’augurait pas grand-chose de joyeux. Lorsque j’ai voulu signer la reconnaissance de dette avec une tête de mort en haut à gauche que me tendait le Grand Inquisiteur, je l’ai légèrement bousculé et, comme de juste, un petit nuage de terre sèche (plus un pétale) a joyeusement salopé l’ensemble de la liasse.
Au cinéma, j’ai posé le petit pot de fleur sur l’accoudoir du fauteuil, et je pense qu’il a beaucoup aimé le film. Mais je crois qu’il est un petit peu trop émotif ; la preuve, au moment crucial, il a basculé vers le fond du siège et s’est coincé entre l’assise et le dossier. Oh, regarde ! Il y a un petit tas de terre sèche sous le fauteuil !
Lorsque je suis arrivée au restaurant, j’ai glissé le petit pot de fleur dans mon sac-à-main. L’ensemble avait maintenant l’épaisseur d’un filtre à café, il était grand temps que nos routes se séparent. Très heureuse à l’idée d’être enfin débarrassée de cette scrofule, mon sourire étincelant s’est légèrement figé lorsque mon compagnon m’a offert mon cadeau de Saint Valentin.
C’était un ravissant petit pot de fleur en plastique, en tous points semblable.
PS: Madame de K, je te salue