La fête à NeuVeu (un jeu de mot pitoyable, certes, mais qui es-tu pour juger, étranger?)
Un jour, c’était il y a très longtemps, j'ai proposé à Neveu de l’emmener à la fête foraine. Je ne m’en souvenais pas, j’avais probablement fait cette promesse pour avoir la paix. Ou pour regarder tranquillement un reportage sur le tressage des sacs en poils de puces de l'archipel de tûhû-pûrû. Pendant qu’il jouait à Dark Vador dans sa chambre.
Évidemment, j'avais instantanément oublié cette promesse. C'était sans compter sur l'effarante opiniâtreté des enfants, qui ont une mémoire de globicéphale (s'ils étaient aussi pugnaces avec leurs conjugaisons et leurs cours de syntaxe, nous aurions moins de problèmes). Le jour où Neveu m’a téléphoné, il avait dans ses phrases hésitantes un je ne sais quoi de vaguement expectatif. Sa petite voix de flûtiau traînassait, il répondait à mes questions par monosyllabes. Et lorsque je lui ai demandé s’il avait par hasard mangé une touffe d’éponge, il a lâché le morceau : « Heu ben tu sais euh en face de chez moi euh tu sais ya la euh la fête foraine euh hé ben tu sais t’avais dit qu’euh ben tu sais ».
Qu’est-ce que je vous avais dit pour les syntaxes, hein ?
Après quelques tours de passe-passe linguistiques qui n’ont absolument pas ébranlé sa détermination (parce que Neveu n’est pas la moitié d’un con), je n’ai eu d’autre choix que de le bâillonner et le jeter vivant dans un puits rempli de poix chaude l’accompagner, la mort dans l’âme.
C’est fou ce que les fêtes foraines se sont perfectionnées.
J’ignorais que les ingénieurs du CNRS, à temps perdu, construisaient des manèges d'après les plans des super-centrifugeuses. Celles qu'on utilise pour faire des expériences sur les protons. Après un tour de "méga-trooper", j’avais le cerveau en forme de quark, et je me sentais comme en mission d’exploration au fin fond d’un trou noir. On vous comprime dans un harnais de sécurité de la taille du viaduc de Millau, un bâillon phonique sur la bouche, une poubelle sur la tête, on vous met des gants en fonte et hop, on vous propulse à 1000 km/heure dans tous les sens, au son des flonflons (je comprends mieux, à présent, ce que ressent un pamplemousse quand la centrifugeuse sépare son jus de sa pulpe). Je ne serais pas étonnée que la recherche spatiale prévoie des colonies sur Mars, je sais à présent que l'entraînement occulte des spationautes a lieu dans les fêtes foraines. Les genoux pleins de mousse, je suis descendue en biais de la nacelle, et j’ai fait quelques pas maladroits en direction du vendeur de billets, avec la ferme intention de le gifler à toute volée. Las, je me suis trouvée dans l’incapacité de produire le moindre son (quoi qu’il en soit, si j’avais ouvert la bouche, j'aurais produit quelque chose de beaucoup plus concret qu'un simple son). 
Neveu était tout émoustillé. Son petit visage fendu d’un sourire large comme le détroit de Gibraltar, il m’a tirée par la manche avec insistance vers le manège suivant. "The blazing rocket" est une attraction qui se pratique à deux, ça coûte un tambour. On prend place dans une bulle de plexiglas format sarcophage, re-viaduc de Millau, bâillon phonique et gants de fonte. Variante, la poubelle est remplacée par un casque à boudins qui vous aplatit le cerveau et vous compresse les tempes (comme si l’on avait placé par mégarde sa tête dans un casse-noix). Neveu avait pris les dimensions d’un petit paquet de nerfs
émerveillé quand soudain, ziiiiiiiii, nous sommes montés à 4000 mètres d’altitude en 2 dixièmes de seconde, le sarcophage a pivoté, et nous nous sommes retrouvés la tête en bas. Un bref moment a passé, au cours duquel j’ai vu défiler toute mon existence, et une force 3G nous a précipités vers le sol (et là, j’ai vu défiler un étrange kaléidoscope de lumières floues, car les lunettes sont inopérantes sous le casque de soudeur). Mon pacemaker a émis un couinement strident lorsque le sarcophage a stoppé sa chute à 3cm du bitume. Un arrêt cardiaque plus tard, je mangeai une pomme d'amour avec les oreilles, et je mettais de la bave un peu partout sur mon manteau. Neveu, lui, était en pleine forme.
Je lui ai alors proposé d’aller nous allonger dans un des petits wagonnets qui traversent le train fantôme, histoire de souffler un peu. Curieusement, j’ai senti une légère hésitation. Profitant de mon avantage (je sais, c’est mal, mais je ne vois pas pourquoi je me serais privée de ce modeste triomphe), je l’ai bourré dans le wagonnet et me suis assise à ses côtés. A peine avions-nous franchi, bringuebalants, les lamelles de plastique transparentes qui marquent la frontière entre le monde des vivants et celui des morts, que Neveu a enfoui sa tête au beau milieu de mes nichons et ne l’a plus jamais relevée. Ce qui signifie, entre autres, que j’ai dû me taper pendant une bonne partie du voyage le type avec la fausse tronçonneuse (enfin, j’espère qu’elle est fausse), celui qui monte au milieu du parcours à l’arrière du chariot, et qui te tripote les cheveux jusqu’à la tarentule géante en plastique avec les yeux en gel fluo. Là, il lâche l’affaire, parce que ton corps est tout mou et que tu n’as plus aucune réaction. Sans parler des rires démoniaques, des têtes coupées qui jaillissent d’une cuve, et du vrai Frankenstein en cire qui fait le guignol dans un train fantôme depuis la guerre des Gaules, même que son bras droit pendouille de la jointure.
Neveu faisait beaucoup moins son titan.
C'est d'ailleurs fou, quand on y pense. Un gosse peut défoncer le mur du son la tête à l'envers en éclatant de rire, mais disparaît dans les limbes de la terreur devant un bout de plastique grossier qui parle et qui fait pouet (cela dit, littéralement, c'est effectivement beaucoup plus terrifiant).

Je me suis alors souvenue des fêtes foraines de mon enfance. Rien n’était plus chouette que parcourir la galerie des glaces, et découvrir avec ravissement que, dans un miroir déformant, mes jambes étaient les plus petites du monde. Et que la grosse pastèque avec des yeux, c’était ma tête. Remarquez, encore maintenant, je vois ça tous les matins dans ma salle de bain, et c'est gratuit. Mais je crains qu’à cette vision paradoxalement futuriste, Neveu ne préfère le blazing rocket.
Et tout bien réfléchi, moi aussi.

C'est parce qu'il n'est pas très à l'aise dans ses costumes en carton d'ours peigné de Macédoine, mais comme il est très stoïque, il n'en dit rien (sur la 3ème photo, il essaie de s'assoir sur un petit tabouret raffiné. C'est extrêmement douloureux mais il n'en dit rien, car il est très stoïque).
Surtout quand il fait ses trucs avec sa bouche et même, d’ailleurs, on se demande s’il ne le ferait pas un peu exprès, pour brouiller les pistes. C’est une des zones obscures de l’intrigue, mais Sergio Leone ne maîtrisait pas encore très bien toutes les techniques narratives du genre. 








Je me suis donc perdue, et je n’étais manifestement pas la seule. J’en veux pour preuve ce nombre incalculable de regards vides, dénués de toute lumière, ces corps à la limite de la chute qui valdinguaient, imprécis, d’un stand à l’autre.


Sens-tu venir la suite ? (parce que si j’écris « les 3 premières fois », cela signifie implicitement qu’il y en a au moins une quatrième, et que celle-ci est différente des précédentes. Sinon, j’aurais écrit « les 4 (ou 5 ou 10) premières fois. Et si tout c’était bien passé, je n’aurais rien écris du tout.)



tubes cathodiques, avec une lampe frontale et une boussole. A midi, son fils lui balançait des sandwichs à la catapulte, et faisait descendre au fond du tube une petite gourde de vin rouge. Gracieusement posée dans un ravissant panier en rotin tapissé de tissu vichy.
Mourad vivait au-dessus de son épicerie. Professionnel et Don Juan jusqu’au bout de l’ourlet, il descendait parfois m’offrir un petit paquet de vieilles figues (seule la date de péremption était encore visible sur l’emballage), quand il me surprenait dans la rue à une heure tardive. N’ayant pas de télévision, Mourad se postait sur le rebord de sa fenêtre et observait le quartier, on décelait à peine son visage au travers d’un épais rideau de bégonias. En fait, on le devinait. Dès qu’il m’apercevait, son petit bras tout maigre surgissait en emportant ça et là quelques feuilles sèches, et il me demandait d’attendre 2 minutes. 
Après mûre réflexion, je crois que cette femme est le fruit d’une expérience du Buddha. Un jour, il a surpris un tigre très dangereux en train de mâcher un fémur, et il lui a dit : « allez hop, je te fais le coup de l’impermanence, et je te transforme en tailleur jersey affable de temps en temps. Mais je te rassure, la banque dans laquelle je te mets à l’épreuve n’existe pas. C’est pour rire, allez. Tu vas voir, c’est amusant, pour peu que tu prennes le temps de t’y intéresser un chouïa. Parce qu’il n’y a pas que les fémurs à mâcher dans la vie. Apprends, jeune padawan tigre du Bengale, et tu te réincarneras peut-être un jour, pour de vrai, en tailleur jersey derrière un comptoir de vraie banque». 

Mon interlocuteur, par contre, vacilla un instant avant de reprendre un quant-à-soi très Vaudois (car n'était-ce un accent en forme d’élastique, le Vaudois est subtil et raffiné), mais je vis clairement briller successivement la surprise, l’effroi et la compassion dans son l’œil. Il serra délicatement ma main, comme s’il craignait qu’elle ne se déforme à son tour, et me conduisit très rapidement 





Franchement, j’y ai longuement réfléchi, et j’en suis
arrivée à cette conclusion. Si les hommes devaient n’avoir qu’un seul défaut, ce
serait George Clooney. Dis comme ça, je vous accorde que c’est un rien
sibyllin. Oui, mais vous allez voir que ça n’est pas aussi tordu qu’il n’y
parait. 